Terreur sur le terroir

L'affaire avait défrayé la chronique et fait les choucroutes grasses de la presse locale et nationale. En août et septembre 2004, des milliers de plants de vignes furent cisaillées en Alsace par un mystérieux inconnu, que les journalistes avaient tôt fait de surnommer le "Serial coupeur".

Paul Ginglinger, à Eguisheim, Jean-Paul Hueber, à Hunawihr, et encore plus Joseph Binner, à Ammerschwihr, furent parmi les principales victimes de ces actes de vandalisme.

A la une du mois de septembre 2006

Il n'en fallait pas plus à Jean-Pierre Alaux et Noël Balen, les géniaux inventeurs du polar viticole, de reprendre le fait divers à leur compte pour en extraire ces Vengeances Tardives en Alsace, un roman style "Série noire", dans lequel Benjamin Cooker, un œnologue connu du monde entier pour les guides qui portent son nom, tente de percer le mystère de ces actes criminels, en compagnie de son fidèle assistant, le jeune et séduisant Virgile Lanssien.

Déjà auteurs, entre autres, de Ne tirez pas sur le caviste, Sous la robe de Margaux ou encore de Noces d'or à Yquem , les deux auteurs ne pouvaient pas passer à côté d'une telle intrigue.

Cette stupéfiante affaire ne constituait pourtant pas une première dans la région. Quelques années plus tôt, en 2001, des parcelles du grand cru Spiegel, à Bergholtz, et d'autres encore à Soultzmatt connurent le même traitement.

Au XIXe siècle déjà, le houblon, qui représentait alors la principale richesse des agriculteurs, était la cible des jaloux et des régleurs de comptes.

On l'aura compris, l'affaire n'est pas nouvelle, mais celle de l'été 2004 tombait à point nommé pour nos deux écrivains.

"Vengeances tardives en Alsace : on dirait le titre d'un mauvais polar ! Décidément, Virgile, je crois que vous avez hérité de l'humour de votre grand père". De Strasbourg à Colmar, en passant par Ribeauvillé et Orschwihr, Benjamin Cooker, un épicurien plutôt BCBG qui tient un discours assez spirituel au contact de spiritueux, s'efforce ainsi de démêler l'écheveau de cette pénible affaire touchant les "Ginsmeyer" et les "Deutzler", deux vignerons réputés du Haut-Rhin.

Ce Sherlock Holmes de circonstance et son Watson de Lanssien parcourent ainsi le vignoble alsacien à la recherche des moindres indices, enquêtant dans l'atmosphère obscure des caves de producteurs et confrontant leurs hypothèses dans l'ambiance feutrée des grandes tables alsaciennes. Et c'est peut-être là où le roman tire sa principale force, en offrant un panorama complet et savoureux de la gastronomie et de la viticulture locales, tout en s'appuyant sur les légendes et traditions ancestrales qui font le charme de la région .

Car, finalement, tout se discute et se résout sur les nappes immaculées des restos trois étoiles, sur le zinc rayé des winstubs colmariens ou sur les comptoirs cirés des caveaux, en dégustant les meilleures bouteilles issues de tous "ces bleds en "eim". Des agapes qui donnent l'occasion de faire connaissance en particulier avec quelques (véritables) vignerons du cru, comme les Materne Haegelin, à Orschwihr, ou la famille Bott, à Ribeauvillé, celle-ci bénéficiant d'un traitement de faveur à faire pâlir d'envie toute la profession ("Ses vendanges tardives remportaient l'adhésion pleine et entière de Mme Cooker, qui les préférait à bien des sauternes"). Mais bien d'autres domaines sont cités ici ou là, comme la maison Frick, à Pfaffenheim, le domaine Blanck ou encore le domaine Seltz, recommandé pour son grand cru Zotzenberg.

Alors, face à cette profusion de références en tout genre, on pourra toujours se demander si le lecteur non-alsacien trouvera son compte dans ce polar plutôt bien ficelé et joliment écrit, étant donné qu'il faut parfois être de la"partie" pour en apprécier pleinement le contenu. Mais après tout, n'est-ce pas la vocation de toute la série de polars concoctée par Alaux et Balen que de coller étroitement à l'environnement local ?

Reste néanmoins pour les autres une écriture fluide et bien ancrée dans le genre, un rythme assez soutenu, un dénouement qui tient la route (des vins), un épilogue poignant et quelques allusions malicieuses, comme par exemple la marque du stylo de Cooker (un Parker - tiens donc !) ou le nom du toubib de Ribo, le docteur Cayla, qui, dans la vraie vie, a laissé son nom à une place de Bergerac - ville natale de Lanssien -, où est située aujourd'hui la Maison des vins de la cité périgourdine. En cherchant bien, on devrait pouvoir encore lever quelques lièvres.

Encore faudra-t-il savoir avec quels vins d'Alsace on pourra les accompagner…


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