20dalsace.com : Dans son numéro de juin 2007, la Revue du vin de France signale que vous avez demandé l'Inao de pouvoir expérimenter la syrah...

René Muré : (il coupe). Remettons les choses dans leur contexte, ce n'est pas exactement comme cela que les choses se sont passées. Ma démarche n'est pas personnelle.

J'ai effectivement demandé à l'Inao que l'on puisse faire des essais en Alsace, en proposant, si elle le désire, de mettre à disposition quelques ares de mes parcelles pour réaliser ces expérimentations.

20dalsace.com : Pourquoi une telle démarche ?

René Muré: Je ne reviens pas sur la question du réchauffement climatique. Tout le monde s'accorde aujourd'hui à reconnaître ce phénomène. Le fait est que nous sommes à Rouffach sur de grands terroirs à vins rouges. Avant 1870, il y avait plus de rouges que de blancs sur notre secteur et les premiers étaient alors bien mieux cotés que les seconds. Au regard de la documentation historique que nous avons étudiée, les vins rouges de Rouffach étaient les plus chers d'Alsace.

20dalsace.com : Quelle en en sont les raisons ?

René Muré : Le pinot noir réussit très bien à Rouffach. Les argiles y sont lourdes et la terre, calcaire. Ces argiles sont semblables à un millefeuille et, de manière générale, leur qualité se définit par rapport à la surface qu'elle peuvent développer par unité de poids.

A Rouffach, 1 g d'argile correspond à 300 m2 de surface développée. Sur le grand cru bourguignon de Richebourg, cette valeur monte à 500 m2, à Puligny, 50 m2, et sur la Coulée de Serrant, on atteint 35 m2.

La capacité de produire un grand vin est en relation avec la surface développée de l'argile.

Syrah de laboratoire

L'information est quelque peu passée inaperçue, mais elle est peut-être d'un intérêt capital pour l'avenir de la viticulture alsacienne. En février dernier, René Muré, vigneron reconnu entre autres pour la qualité de ces pinots noirs sur le Clos Saint-Landelin, à Rouffach, a officiellement demandé à l'Inao d'expérimenter la syrah en Alsace, au regard de sa possible adaptation aux terroirs alsaciens en raison du réchauffement climatique.

20dalsace.com, qui avait soulevé dans son dossier d'avril 2006 le problème de l'inadéquation à moyen terme entre les cépages traditionnels alsaciens et le climat local, est allé à la rencontre de ce vigneron pour en savoir un peu plus sur ses motivations. Interview.

René Muré
Les sols de Rouffach contiennent également beaucoup de fer. Lorsqu'il se met à pleuvoir, les eaux qui s'écoulent du Grand Cru Vorbourg sont de couleur ocre et l'expression latine "rubea aqua" ("eau rouge") est d'ailleurs à l'origine du nom de Rouffach. Le fer permet la combinaison entre les anthocyanes (pigments colorés) et les tanins (polyphénols) et l'une des principales propriétés des argiles est de permettre un excellent transport des minéraux vers la terre. Celle-ci les capte et les transmet ensuite à la sève. Tous ces facteurs conduisent à l'obtention de grands pinots noirs à Rouffach.
20dalsace.com : Revenons-en au réchauffement climatique. Le pinot noir sur Rouffach serait-il donc menacé par ce phénomène ?

René Muré : Les tanins contenus dans le raisin mettent longtemps à mûrir. Le développement des sucres est quant à lui plus rapide. Or, avec les conséquences du réchauffement climatique, les raisins sont à 14 - 14.5° lorsque les tanins atteignent leur maturité. Des vins à 14°, ça n'intéresse plus personne. La clientèle est à la recherche des vins peu alcooliques et aux tanins qui ne soient pas agressifs. Le pinot noir, dans des conditions de chaleur comme nous connaissons cette année, ne remplit plus cette fonction puisqu'il faut attendre ce potentiel de 14° pour avoir des tanins de bonne qualité.
20dalsace.com : D'où votre demande d'expérimenter d'autres cépages, comme la syrah, qui soient mieux adaptés aux nouvelles ou prochaines normes climatiques.

René Muré : Effectivement. Face à cette problématique, il faut donc trouver un cépage qui soit adapté au nouveau climat. En situation semi-continentale, comme c'est le cas en Alsace, on aura intérêt à développer des cépages plus méridionaux et qui résistent à la sécheresse, puisque les experts prédisent également que le réchauffement climatique s'accompagnera d'un plus forte sécheresse.

20dalsace.com : Vous préconisez l'expérimentation de la syrah, mais pourquoi pas du merlot ou du grenache ?

René Muré : Le merlot est un cépage adapté au climat océanique de Bordeaux et, en revanche, ne l'est pas aux conditions de sécheresse de la vallée du Rhône. En Alsace, et à Rouffach en particulier, la sécheresse, me semble-t-il, représente le plus grand danger. Quant au grenache , il est plus "sudiste" que la syrah. Il réussit à Châteauneuf- du-Pape et donne des degrés élevés. Il me semble que la syrah, plus racée que le grenache, conviendrait mieux au style que nous recherchons en Alsace. De plus, elle possède des caractéristiques de fraîcheur qui lui sont supérieures.


20dalsace.com : Pourquoi une autorisation de l'Inao est nécessaire pour effectuer des expérimentations ?

René Muré : La syrah est un cépage interdit en Alsace. De la même façon que vous n'avez pas le droit légalement de planter du cannabis chez vous, les vignerons alsaciens n'ont pas le droit de cultiver de la syrah. Donc, il faudrait en premier lieu lever cette interdiction. Or, toute nouvelle expérimentation dans les zones d'appellation d'origine contrôlée doit bénéficier au préalable d'un agrément de l'Inao, d'où notre contact.

20dalsace.com : A quel moment avez-vous fait la demande à l'Inao ?

René Muré : En février dernier.

20dalsace.com : Et depuis ?

Pas de réponse pour le moment. Nous avons eu des contacts téléphoniques avec l'Association des vignerons d'Alsace, puisque l'Inao, conformément à la procédure, a demandé son avis. Nous sommes toujours dans l'attente.

20dalsace.com : Pensez-vous que votre demande va être entendue ?

René Muré : Je ne sais pas, mais si l'expérimentation est refusée, il me semble que ceux qui prendront cette décision porteront une lourde responsabilité.
Grappe de syrah (source : enzorando.it)
20dalsace.com : Quelle a été la réaction au niveau local de vos confrères vignerons ?

René Muré : Localement, et à tous les niveaux, notre démarche est considérée positivement. Rouffach est l'un des secteurs les plus secs d'alsace. Notre demande est comprise et admise. Je n'exclus pas que l'expérimentation pourrait être un échec , mais nous sommes en devoir de la réaliser. Je ne préjuge de rien, mais la syrah se comporte très bien sur des sols calcaires et l'année 2007 aurait certainement été une année idéale pour elle. En Allemagne, où la crise viticole est plus grave qu'ici et où l'urgence est de rigueur, de tels essais ont été réalisés et les résultats obtenus ont été très bons.

20dalsace.com : Mis à part la syrah, du côté des rouges, voyez-vous des cépages blancs qui pourraient également faire l'objet, si ce n'est d'expérimentations, mais au moins d'études ?

René Muré : La marsanne et la roussanne, cépages de Savoie, pourraient selon moi s'adapter en Alsace.

20dalsace.com : Un mot en conclusion ?

René Muré : Nous autres vignerons, nous parlons toujours de protéger le terroir. Mais le climat est indissociable du terroir. La détérioration du premier conduit inéluctablement à la destruction du second. J'espère simplement que nous ne perdrons jamais de vue cette intime corrélation.
René Muré et la syrah : de l'ombre à la lumière ?
Photo : René Muré



   
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