Riesling : in saccharum satanas !
Cépage rhénan introduit dès le IXe siècle dans le Rheingau, en Allemagne, le riesling fait vraisemblablement son apparition en Alsace à la fin du XVe siècle. Sa culture reste néanmoins anecdotique jusqu’au  XVIIe siècle, époque à laquelle naissent des entreprises familiales qui, aujourd’hui encore, ont pignon sur rue, comme les domaines Hugel, Trimbach, Humbrecht et Dopff.
Les ravages engendrés par la guerre de Trente Ans et les tensions religieuses entre Riquewihr (village protestant) et Ribeauvillé (village catholique) en limitent alors son développement. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle que le riesling s’implante véritablement dans le paysage alsacien.

Grâce à lui, l’Alsace toute entière connaît alors une période de prospérité qu’elle n’a pas connue depuis près de 200 ans. La région lui semble encore reconnaissante de cette époque, puisque ce cépage est celui qui, aujourd’hui, est le plus cultivé en Alsace, avec une part qui frise le quart de la surface totale d'encépagement.
Mais à cette considération historique, se greffe une explication biologique, puisque la vigne du riesling, qui bourgeonne tardivement, s’avère robuste et tolérante au climat froid et s’épanouit sur les fortes pentes, isolées du vent et exposées au soleil. Le climat et la typologie de nombreux terroirs alsaciens répondent manifestement à merveille à ces exigences.

Véritable « éponge à terroir », le riesling se décline en une multitude de vins différents selon le secteur où il est cultivé. Tantôt sec et minéral, tantôt orienté vers la pomme ou le citron, il peut révéler des arômes herbacés en déviant parfois sur des notes florales, de cumin, de menthol ou de réglisse. En vieillissant, il peut laisser poindre des notes d’hydrocarbures (le fameux goût de pétrole, adulé des uns ou, a contrario, détesté des autres), de cire, de fenouil voire même de camphre.
Le riesling, en somme, n’existe pas en tant que tel dans son acception naturelle, du fait de son extraordinaire variabilité gustative, sensorielle et temporelle.

Il n’y a pas un riesling, mais des rieslings, aussi différents les uns que les autres. Et c’est là, sans aucun doute, son irremplaçable richesse et son succès planétaire.

Car le riesling est aujourd’hui planté dans le monde entier, de l’Australie à la Russie et du Canada à l’Afrique du Sud, en passant par le Chili, l’Italie et le Monténégro. Sa notoriété est telle qu’on lui consacre des sites Internet et même des magazines spécialisés (voir par ex : www.rieslingreport.com - www.destinationriesling.com).
Considéré par nombre d’experts comme le plus grand cépage blanc du monde, le riesling n’en a pourtant pas fini de faire parler de lui et d’alimenter les conversations oenophiles dans le Landerneau alsacien.

Car si tout le monde s’accorde à reconnaître, à accepter et même à louer cette diversité des goûts et des arômes, il est un débat qui perdure depuis des décennies et qui, sans aucun doute, se poursuivra dans les prochaines : le riesling doit-il exclusivement rester un vin sec et doit-on bannir les vins issus de ce cépage qui présentent un taux trop élevé de sucres résiduels ?

La question, qui agite autant les professionnels que les dégustateurs, a été au cœur des débats, l’an dernier, lors de la rédaction du nouveau cahier des charges de l’AOC Alsace. Celui-ci a fixé des valeurs limites de taux de sucres dans les rieslings génériques en fonction de l’acidité des vins. Si les taux de sucres d’un vin se montrent supérieurs à la valeur indiquée, la mention « Riesling » ne pourra lui être accordé.
Cette décision va certainement dans le sens d’une meilleure lisibilité auprès de la clientèle, parfois perdue dans les rayonnages des supermarchés, où rieslings secs, demi-secs et doux se succèdent sans pour autant que l’on sache à qui l’on a affaire. Toutefois, elle paraît discriminatoire envers des vins, certes sucrés, mais qui présentent un tel potentiel qu’il paraît impensable de les déclasser.

Comment prôner d’un côté la diversité des rieslings alsaciens et d’un autre vouloir leur standardisation ? Pour pallier cette incertitude concernant la sucrosité de leurs vins, certaines maisons ont pris les devants en indiquant par le biais d’une contre-étiquette la valeur relative de sucres contenus dans leurs rieslings.

Certains consommateurs semblent satisfaits de ces initiatives, mais  doit-on pour autant s’écarter des rieslings sucrés qui ne font pas état de leur statut, puissent-ils s’accorder avec d’autres mets que ceux généralement admis pour les rieslings secs ? 

Si, en Alsace, la « norme » pour un riesling est d’être sec, il en va autrement dans d’autres pays du monde. Aux Etats-Unis, par exemple, le riesling est avant tout perçu comme un vin sucré (de par la production locale). Certains amateurs et œnologues tentent par tous les moyens de casser cette image et de faire découvrir aux Américains une autre vision du riesling, celle d’un vin sec, aromatique et raffiné (voir sur YouTube ces deux vidéos en anglais : vidéo 1 et vidéo 2), mais la partie ne semble pas gagnée d'avance (voir vidéo 3). D'autres tentent de faire cohabiter tous les rieslings - sans vraiment prendre parti -, des plus secs aux plus sucrés, en insistant sur cette extraordinaire palette que propose le riesling selon les terroirs où il est cultivé et les manières de le vinifier (voir la vidéo 4). N'est-ce pas là la voie plus sage ?

On pourrait presque croire à la lecture de ce qui précède que 20dalsace.com est un fervent défenseur des rieslings sucrés. Ce n’est pourtant pas le cas. Il nous paraît simplement dangereux de vouloir restreindre la mention « Riesling » à sa seule teneur en sucres et désolant de ne considérer ce cépage que sous ce seul aspect organoleptique.

Bien souvent, on lit ici où là les commentaires de clients de restaurant qui, en commandant une douzaine d’huîtres, ont eu la désagréable surprise de déguster en vin d’accompagnement un riesling sucré. Et de poursuivre qu’ils ne commanderont plus jamais de riesling. La faute, et on a trop tendance à l’oublier, n’incombe pas dans ce cas au vigneron, mais bel et ben au serveur voire – et ce serait pire – au sommelier.

En supermarché, il en va différemment, puisque, bien souvent, on se retrouve seul devant le rayon « Alsace » (si toutefois il existe). Que certains s’en offusquent, tant pis, mais disons-le clairement : lorsque l’on choisit un riesling à l’aveuglette en supermarché, il faut en accepter les conséquences. Il existe aujourd’hui suffisamment de guides vinicoles, de cavistes avertis, d’articles de presse, de forums et de sites Internet consacrés aux rieslings pour faire son choix en fonction de que l’on veut en faire. Que ceux qui se laissent conduire par les ficelles du marketing de la grande distribution continuent à se servir au petit bonheur la chance, mais, de grâce, qu’ils arrêtent d’encombrer la Toile de commentaires futiles sur leurs expériences de désaccords gastronomiques.

Quoi que l’on recherche, vin sec ou vin sucré, si l’on ne trouve pas chaussure à son pied, changeons de cordonnier.




   
A la Une des mois de février-mars 2009
Retour aux archives de A la une !