Réchauffement climatique :
Quel avenir pour la viticulture ?

C'est un fait aujourd'hui avéré par toute la communauté scientifique : la planète connaît actuellement une période de réchauffement climatique qui devrait s'accélérer dans les prochaines années et décennies. Comme beaucoup d'autres activités liées à l'agriculture, la viticulture va être touchée par ce phénomène inéluctable.

On estime aujourd'hui qu'une augmentation de 1°C de la température moyenne correspondrait à un déplacement relatif du climat d'environ 200 km vers le nord. Or, les cépages sont climatiquement adaptés aux régions où ils sont produits.

En Alsace, par exemple, le riesling, le pinot gris et le gewurztraminer, cépages "froids" par excellence, se développent parfaitement sous le climat de la région, alors que le grenache et la syrah, cépages "chauds", sont adaptés aux conditions météorologiques du sud du pays.

Face au réchauffement climatique, comment vont réagir les cépages froids, confrontés à une température croissante ? Quelles vont être les conséquences sur la qualité physico-chimique et organoleptique des vins issus de ces cépages ? Quelles solutions devront être envisagées pour faire face à ce lent mais réel bouleversement ?

Eric Duchêne, chercheur à l'Unité mixte de recherche "santé de la vigne et qualité du vin" de l'Inra de Colmar, s'est intéressé à ces questions et a publié en 2005 une étude portant sur les conséquences du réchauffement climatique sur les vins d'Alsace (1), à partir des données météorologiques enregistrées à Colmar et d'observations phénologiques sur des vignes implantées à Bergheim, à 20 kilomètres de là.

D'un point de vue météo, l'Alsace connaît depuis 1972 une augmentation moyenne de la température de 0.06°C/an. Selon Eric Duchêne, en 2030, la ville de Colmar présentera un profil de température semblable à celui de Lyon actuellement et en 2060, à celui de Montpellier.

Les rieslings, pinots gris et gewurztraminers vont progressivement perdre de leur typicité et leur profil aromatique va être singulièrement modifié. Les rieslings, par exemple, pourraient perdre leur caractère floral et présenter très tôt un goût prononcé d'hydrocarbures. Si certains amateurs apprécient le caractère pétrolé des vieux rieslings, ils devraient en revanche faire la moue à l'avenir, en dégustant de jeunes rieslings particulièrement concentrés en TDN (1,1,6-trimethyl-1,2-dihydronaphtalène pour les intimes), ce composé chimique responsable de cet étonnant arôme, dont la teneur dans les raisins augmente avec la température.

Cette dégradation qualitative ne touchera pas que l'Alsace, bien sûr, et toutes les régions viticoles du globe vont être confrontées au même problème. Des chercheurs américains des universités de l'Oregon, de l'Utah, du Colorado et du Connecticut ont présenté l'an dernier une étude mettant en relation le changement climatique et ses conséquences sur la qualité des vins à l'échelle mondiale (2).

En partant de l'hypothèse que des conditions climatiques bénéfiques sont favorables à la qualité d'un vin et que celle-ci peut-être appréciée par les notes de dégustation, les auteurs ont comparé, année après année, les notes attribuées par la société de ventes aux enchères Sotheby's avec la moyenne des températures mesurées pendant la période de croissance des vignes correspondantes.
Que ce soit en Alsace, dans le Bordelais, en Italie ou ailleurs, les courbes présentent toutes le même profil (graphique 1) : la qualité d'un vin augmente avec la température jusqu'à un certain seuil, à la suite duquel elle diminue. Ainsi, et sur la base de l'étude de cinquante millésimes, une température moyenne optimale pour la qualité des vins d'une région a pu être déterminée de manière théorique pour chacune d'entre elles. En Alsace, par exemple, elle est de 13.7°C pour les vins blancs, alors qu'elle se situe à 16.7 °C pour les vins blancs sucrés du val de Loire.
Graphique 1 : Evolution de la qualité globale des vins des régions Alsace, Loire et Bordeaux en fonction de la température moyenne observée lors de la période développement des vignes
Régions
T° moyenne (1990-1999)
T° optimal théorique
Alsace
13.8
13.7
Vallée de la Moselle
13.4
13.9
Champagne
15.0
15.0
Loire
(vins blancs)
15.8
16.6
Bordeaux
(Médoc et Graves)
17.5
17.3
Vallée du Rhône
18.8
18.9
Tableau 1 : Différence entre les températures observées (en °C) dans différentes régions viticoles et leur température optimale théorique
La dernière phase de cette étude a consisté à évaluer, en fonction des données météo, comment chacune de régions se situe aujourd'hui par rapport à son optimum de température et comment elle se situera à l'horizon 2050, au regard des modèles de prévision climatique.

Aujourd'hui, en France, le Médoc et l'Alsace viennent tout juste de dépasser leur seuil de température idéale. La Champagne vit actuellement sa période la plus favorable, puisque son optimum de température coïncide avec celle observée localement. A l'inverse, l'optimum n'a pas encore été atteint dans le val de Loire.
Mais en 2050, toutes les régions, françaises et étrangères, auront très largement dépassé leur seuil de température optimale, et certaines d'entre elles devraient être plus frappées que d'autres. En France, les régions du Bordelais et de la vallée du Rhône seront celles qui souffriront le plus de la situation (graphique 2), alors que celle du val de Loire sera la moins mal lotie.
La profession n'aura certainement pas le choix et devra à terme prendre des orientations stratégiques lourdes pour continuer à produire des vins d'une qualité équivalente à celle que l'on connaît aujourd'hui. Des mesures ont été proposées pour diminuer l'impact du réchauffement climatique sur les raisins. Elles reposent à la fois sur les pratiques culturales et sur les techniques de vinification.

Concernant les vignes, il est recommandé de limiter la densité de plantation afin de diminuer la surface foliaire et donc la consommation d'eau, de réaliser des traitements à la fraîche pour éviter une dégradation rapide des produits phytosanitaires et d'utiliser des systèmes d'irrigation économiques tels que le goutte à goutte. En matière de vinification, les experts appellent à acidifier les moûts à l'acide tartrique, à refroidir les chais et à utiliser des techniques de soustraction et d'enrichissement, souvent onéreuses, pour conserver l'équilibre sucre/acidité, très difficile à obtenir sous des climats chauds.

Selon Eric Duchêne, les résultats que l'on pourrait obtenir grâce à ces mesures, et en particulier celles touchant à l'agronomie, seront certainement insuffisants, du fait de l'importance du réchauffement climatique et de l'inadaptation future des cépages vis à vis de ces nouvelles conditions. Aujourd'hui déjà, certains vins paraissent trop sucrés au regard de leur faible acidité et le "problème" des sucres résiduels, qui fait débat en Alsace comme ailleurs, ne va aller qu'en s'amplifiant, puisque le vigneron ne pourra plus, à terme, contrôler la teneur excessive en sucres de ses raisins. "Si l'on suit la tendance actuelle, il faudra inévitablement changer de cépages en Alsace", confirme Eric Duchêne, qui considère le réchauffement climatique comme un facteur de crise aussi grave que celui du phylloxéra en d'autres temps.

Dans ses travaux, le chercheur colmarien précise que la culture du cabernet franc est d'ores et déjà possible en Alsace, que celle du cabernet sauvignon, du chenin blanc et du merlot est envisageable pour 2010, alors que la syrah et le grenache se plairont dans la région en 2025. Il estime également qu'il y a des "créneaux" à prendre sur les vins rouges en Alsace et que certains cépages pourraient très bien se porter dans la région.

En 2003, année caniculaire qui fait figure de millésime-étalon pour les chaudes années à venir, les équipes de l'Inra de Colmar ont cultivé du cabernet sauvignon et du grenache. "Les résultats ont été très bons", affirme Eric Duchêne. "Pour le grenache, on a même été pris de court, puisque l'on titrait plus de 14° au moment de la vendange". A ses yeux, le cabernet sauvignon est un cépage d'autant plus intéressant pour l'Alsace qu'il débourre assez tard et qu'il se retrouve ainsi protégé des gelées tardives qui, bizarrement, sont toujours aussi importantes malgré le réchauffement général.
"Une autre voie est possible", rajoute le scientifique alsacien. "Si l'on ne souhaite pas s'orienter sur les vins rouges en Alsace et conserver la tradition des vins blancs, il faudra passer par des croisements avec des cépages résistants à la sécheresse, réaliser des sélections clonales et créer de nouvelles variétés plus adaptées. On peut également changer le profil ampélographique de la région, en implantant des cépages blancs méditerranéens qui ont la faculté de conserver une bonne acidité malgré des conditions de températures élevées. Les vignerons qui en ont la possibilité pourraient également implanter des vignes plus en amont sur les coteaux, pour gagner en altitude et contrecarrer ainsi la hausse des températures".

Eric Duchêne ne cache néanmoins pas que la tâche s'annonce compliquée en matière de croisements. "Entre la sélection des plantes, la réalisation des greffes en quantité suffisante, les premières vinifications expérimentales et l'acceptation finale, il faut compter une bonne vingtaine d'années avant que le viticulteur lambda puisse en bénéficier". Sans compter encore qu'il faudra attendre 5 à 6 ans pour que la vigne parvienne à maturité.

Mais dans 20-30 ans, les sélections éventuellement réalisées aujourd'hui seront-elles en accord avec la situation climatique du moment ? "Nous sommes malheureusement dans un contexte mouvant qui évolue en permanence, et finalement, la recherche se retrouve assez démunie face à cette course contre le temps", se désole-t-il.
Voilà qui n'est guère rassurant ! Et si climatiquement parlant, le Bordelais et la vallée du Rhône seront théoriquement les plus touchés dans 40-50 ans, l'Alsace et la Bourgogne seront confrontés à un autre handicap par rapport à ces régions. Du fait de leur production de vins monocépages, elles ne pourront gommer certains défauts en jouant sur la proportion des différents cépages, comme il est possible de le faire avec des assemblages.

La situation s'annonce grave, mais est-elle désespérée ? Les organismes compétents ont-ils pris conscience de la réalité du problème ? Les travaux d'Eric Duchêne, qui s'intéressent très spécifiquement à la région alsacienne, n'ont guère suscité d'émoi auprès des professionnels, malgré plusieurs interventions réalisées à l'occasion de colloques, de séminaires ou d'autres événements mettant en relation les différents acteurs de la filière. Un état de fait qui ne contrarie pas pour autant notre chercheur qui comprend parfaitement que les conclusions de son étude ne trouvent aucun écho dans le milieu. "Ça bouleverse trop de choses et les effets du réchauffement climatique apparaissent beaucoup trop lointains pour que le problème figure parmi les priorités actuelles de la viticulture. Et puis, il n'est pas facile psychologiquement d'admettre les aspects négatifs d'un réchauffement qui a contribué, ces vingt-trente dernières années, à obtenir une production de grande qualité ".
Soucieux de présenter tous les arguments sur la table, Eric Duchêne entend toutefois pondérer les conclusions de sa recherche, en relevant qu'il existe à ce jour une grosse inconnue en matière climatique et qui concerne le Gulf Stream. Ce courant océanique doux venant de l'Atlantique Nord et qui nous protège des grands froids, montre actuellement des signes de faiblesse. Le réchauffement climatique provoquerait, par un jeu complexe de mécanismes physiques, à sa disparition progressive, ce qui conduirait à un refroidissement du climat hexagonal, qui deviendrait alors comparable à celui de Montréal.

Un véritable paradoxe qui fait l'objet de beaucoup de discussions au sein de la communauté scientifique. Les scénarios les plus souvent évoqués prévoient une éventuelle disparition de ce courant chaud autour du début du XXIIe siècle, mais à vrai dire, nul ne sait si celle-ci interviendra plus tôt ou plus tard, si toutefois elle intervient. Du fait de cette incertitude, les données du problème, finalement, restent quasiment les mêmes si l'on considère que le réchauffement climatique, lui, est bel et bien réel et qu'il pèsera sans l'ombre d'un doute sur la viticulture au cours des cinquante prochaines années.

Tout aujourd'hui est affaire de stratégie, de pari sur l'avenir et de prise ou non de risques. Si l'on se réfère aux données actuelles et prédictives, certaines régions viticoles vont assurément tirer leur épingle du jeu dans le demi-siècle qui s'annonce et bouleverser les échelles de valeur.

Le malheur des uns, dit-on, fait le bonheur des autres, et ce devrait vraisemblablement être le cas dans les prochaines décennies. Ainsi, on peut raisonnablement penser que les vins du val de Loire, pour rester sur une vue strictement française du problème, ne cesseront de gagner en qualité sur les 20 ans à venir et qu'ils viendront alors chatouiller les parts de marché d'ordinaire dévolues aux vins des régions actuellement mieux cotées. Sur le plan international, l'Allemagne et le Luxembourg devrait logiquement tirer les marrons du feu et l'Angleterre pourrait émerger un peu plus tard au sein de la hiérarchie mondiale et sortir ainsi de l'anonymat en matière viticole.

Il sera extrêmement intéressant de suivre à l'avenir les stratégies et initiatives locales qui, pour les régions les plus exposées, tendront à minimiser ou à combattre les effets du réchauffement climatique pour préserver leur rang face à la montée en puissance des pays nordiques. Voilà en tout cas un aspect de la mondialisation qui n'est guère évoqué aujourd'hui, mais dont l'importance va aller crescendo.

Pour les régions les plus menacées, quand faudra-t-il réagir ? Dès aujourd'hui ou est-il plus raisonnable d'attendre demain pour prendre des décisions lourdes et difficiles sur la base d'une meilleure connaissance du réchauffement climatique et de ses conséquences ? A chacune d'entre elles d'en décider. Mais dans un monde où les politiques de court terme l'emportent bien souvent sur celles du long terme, on peut légitimement craindre un certain immobilisme, qui pourrait bien coûter cher à la prochaine génération.

(1) Duchêne, E. et Schneider, C. : 2005, "Grapevine and climatic changes : a glance at the situation in Alsace", Agron. Sustain. Dev. 25, 93-99.
(2) Jones, G. V., White M. A., Cooper O.R. and Storchmann K. : 2005, "Climate change and global wine quality", Climatic Change. 73, 319-343
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