A la Une du mois de Novembre 2005

Les Américains toqués de pinot gris !

En moins de quarante ans, la surface du vignoble alsacien dédiée au pinot gris a été multipliée par trois. C'est dire l'engouement que suscite de nos jours ce cépage noble d'origine bourguignonne, apprécié pour son amplitude, sa richesse et sa longueur.

Communément appelé "Tokay" dans les années 70 puis "Tokay pinot gris" au milieu des années 80 en raison d'une plainte des producteurs du fameux Tokay hongrois, le pinot gris alsacien se délestera définitivement du sobriquet "Tokay" le 31 mars 2007, en accord avec la législation européenne qui protégera donc intégralement l'appellation d'Europe centrale.

Quoi qu'il en soit, la valeur gustative attribuée à ce cépage est reconnue bien au-delà des frontières alsaciennes et hexagonales et son succès s'étend aujourd'hui jusqu'aux Etats-Unis, où il est récemment devenu, auprès du consommateur américain, la première alternative du chardonnay en matière de vin blanc.

En 2002, et pour la première fois outre-Atlantique, les ventes de pinot gris ont ainsi dépassé celles du sauvignon blanc, cépage traditionnellement placé en deuxième position des ventes sur le marché américain.
Un homme est à l'origine de ce bouleversement : David Lett, le propriétaire de The Eyrie Vineyards à McMinnville, dans la vallée de Willamette, en Oregon.

En 1966, découvrant que le climat de sa petite ville correspondait trait pour trait à celui de Beaune, il se lança dans la viticulture en plantant du pinot noir, du pinot blanc et du pinot gris. Concernant ce dernier cépage, il planta 160 vignes, issus de plants expérimentaux de l'Université de Californie, à Davis. En 1970, les premières bouteilles de pinot gris américain voyaient le jour. En 1979, la présentation de son pinot noir 1975 aux Olympiades de Paris fait l'effet d'une bombe en terminant 2e du concours, avec une note inférieure à 2/10e à celle du Chambolle-Musigny 1959 de Joseph Drouhin !

Pour la première fois dans l'histoire de la viticulture, un Américain rivalise avec les plus grands crus français. La nouvelle fait le tour des Etats-Unis et David Lett jouit depuis ce jour d'une réputation internationale et tous ses pinots, qu'ils soient blancs, rouges ou gris, se vendent comme des petits pains.
Le petit viticulteur de l'Oregon a fait des émules et les domaines produisant du pinot, et en particulier du pinot gris, se sont multipliés dans la région et continuent, aujourd'hui encore, a augmenté leur superficie de production pour répondre à une demande croissante.

Reniflant la bonne affaire, les producteurs californiens se sont également lancés dans la production de pinot gris, avec toutefois des résultats moins performants que dans l'Oregon, qui offre des conditions climatiques autrement plus favorables.

Aujourd'hui, le consommateur américain considère le pinot gris de l'Oregon comme l'un des tous meilleurs au monde, à un niveau largement supérieur au pinot grigio italien et au moins égal à son cousin alsacien.
Faut-il voir dans ce succès aussi instantané qu'inattendu un obstacle insurmontable pour les viticulteurs bas et haut-rhinois, ainsi confrontés à une concurrence locale de plus en plus forte ? Oui et non, dira-t-on. Car, si effectivement la cote des pinots gris alsaciens a quelque peu souffert de cette notoriété inespérée, ce succès a néanmoins permis au consommateur américain de s'ouvrir pleinement à ce cépage, de l'apprivoiser et d'en apprécier les subtilités.

Mais pour mieux rivaliser sur place avec les pinots gris de l'Oregon, dont les tarifs avoisinent grosso modo ceux pratiqués en Alsace (il faut compter environ 15 dollars pour s'offrir une bonne voire une très bonne bouteille de pinot gris), les vignerons alsaciens devront certainement revenir à des vins plus secs qui soient au goût des amateurs locaux et plus encore à celui des experts et critiques américains, dont les commentaires de dégustation, ici comme ailleurs, influencent grandement le comportement du client lambda.
Un nom à l'accent alsacien
Dans l'un de ses compte rendus de dégustation, la critique américaine Mary Ewing-Mulligan - du site Internet Wine Review Online - l'affirme sans détour : les pinots de David Lett se différencient de la plupart des pinots gris alsaciens par leur caractère très sec. Un avis confirmé par différents résultats de concours américains de pinots gris qui priment, la plupart du temps, des vins qui ne contiennent que quelques grammes de sucres résiduels.

Sans retomber dans l'éternel débat alsacien opposant les vins sucrés aux vins secs, force est de constater que la relative richesse en sucre résiduels des vins alsaciens, et en particulier des pinots gris, pourrait nuire à leur pénétration sur le marché américain. Aux Etats-Unis, le saumon est présenté comme l'accord gastronomique idéal pour accompagner le pinot gris de l'Oregon. En Alsace, le tokay ne constituerait sûrement pas le premier choix pour accompagner ce prince de l'Atlantique. Cette différence illustre à elle seule le décalage qui existe aujourd'hui entre le pinot gris made in USA, souvent bien sec, et le Tokay made in Alsace, souvent plus rond.
La concurrence américaine n'est cependant pas la seule à s'exercer sur la production alsacienne. Outre des pays traditionnellement producteurs du cépage, comme l'Italie ou l'Allemagne, d'autre pays ont emboîté le pas. C'est le cas en particulier de l'Australie, où depuis quelques années, le pinot gris connaît également un développement important. Principalement produit sur les collines d'Adélaïde et sur la péninsule de Mornington, il s'installe peu à peu sur les cartes des restaurateurs et acquiert une aura croissante auprès des consommateurs. De la même manière, le pinot gris gagne des parts de marché en Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud où, là-aussi, il est de plus en plus apprécié.
Le challenge paraît ainsi de plus en plus compliqué pour les viticulteurs alsaciens qui réalisent la majeure partie de leur chiffre d'affaires à l'exportation. Mais en s'appuyant sur leurs exceptionnels terroirs et en revenant à des Tokay plus secs, comme ils le furent autrefois, les vignerons de la région devraient parvenir à sortir leur épingle du jeu sur l'échiquier international.

L'Alsace n'entend en tout cas pas baisser les bras face à cette concurrence toujours plus vive, et sa détermination à prendre les devants se reflète aujourd'hui dans l'organisation du 1er concours Pinot gris du monde, qui aura lieu à Strasbourg le 15 mai 2006. L'occasion pour tous les vignerons de la région de montrer ce qu'ils savent faire et de jauger leur production par rapport à tous ces pays émergents.

On attend déjà avec impatience le palmarès de cette 1re édition, lors de laquelle, bien sûr, chacun pourra juger des progrès réalisés dans les autres pays, et en particulier dans l'Oregon, aux Etats-Unis, une région qui s'affirme, année après année, comme le principal rival de l'Alsace en la matière.



   
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