Mondovino
Avec Mondovino, Jonathan Nossiter lance un véritable pavé dans le marc, en dénonçant avec une redoutable efficacité l'uniformisation des goûts à l'échelle mondiale, dictée par le guide américain Robert Parker et relayée, entre autres, par le célèbre consultant en vins Michel Rolland.

Ces deux grands gourous du vin, copains comme cochons, seraient presque à eux seuls les responsables de cette situation et de la perte d'identité des vins par la négation de leurs terroirs. La réalité est certainement un peu plus complexe, mais le fond est là, sondé sans ménagement par Jonathan Nossiter, dont les effets de montage n'épargnent ni Robert Parker, dont les seules notes guident le marché du vin de Tokyo à Londres, ni Michel Rolland, qui vend ses conseils et ses potions magiques aux quatre coins du monde pour transformer un breuvage quelconque en un nectar chéri du premier.

Deux personnages troubles et troublants qui, en s'alimentant l'un l'autre, entraînent la profession dans leur infernale spirale, contraignant ainsi les plus grands domaines à suivre leur mouvement pour pouvoir exister dans un marché instable et hautement concurrentiel. Et même si ceux-ci se défendent d'être sous l'entière emprise du dégustateur américain, ils n'en restent pas moins à la solde des papilles de ce sauveur vinicole de l'Humanité.

Car Robert Parker n'est pas que le plus grand critique au monde. Il est également investi d'une mission planétaire : apporter au monde du vin, "longtemps réservé à un système de castes", "un point de vue américain et démocratique". Un discours comparable mot pour mot à celui de George Bush lorsqu'il évoque sa vision du monde. Tout comme son humaniste président, Robert Parker tenterait-il de nous faire prendre des Quincy pour des Sauternes, en invoquant une quête quasi-mystique et totalement désintéressée pour justifier ses actes ?

C'est en tout cas l'avis d'Hubert de Montille, le résistant bourguignon de l'histoire, qui, à ces mots, sentirait presque la moutarde lui monter à son Volnay. Selon lui, le patriote Robert Parker joue le jeu des grandes exploitations américaines, en guidant le consommateur vers des vin flatteurs et opulents, faciles à boire, malheureusement dénués d'âme et de profondeur, mais qui correspondent en tous points à l'offre californienne.

Espèce d'André Pousse du vin - il en a en tout cas le timbre et l'affranchissement - , le bon Hubert défend son point de vue, celui de la diversité des terroirs et des appellations, et renvoie d'un revers de la main les politiques marketing et les inévitables excès qu'elles engendrent. Jonathan Nossiter aurait pu choisir bien d'autres vignerons tout aussi philosophes et attachants que notre homme pour faire passer le message. Mais en élargissant son objectif sur la descendance de ce vieux sage, avec d'un coté, la fille, digne héritière des valeurs paternelles, et le fils, prêt semble-t-il à basculer du côté obscur de la force, il pose la question de l'avenir du vin à la française, dans un contexte qui demeure encore très familial, dans l'Hexagone comme ailleurs.

Aimé Guibert est là, lui aussi, pour défendre la vinodiversité et condamner cette forme de "fascisme" qu'exerce le monde de la distribution en ne jurant que par des produits identiques, et donc facilement identifiables, tirés à des millions d'exemplaires. Et lorsqu'il s'agit d'évoquer le projet d'implantation du géant américain Mondavi à Aniane, le vigneron languedocien, symbole de la lutte anti-globalisation dans le film, ne se prive pas de tailler en "pièces" Michel Rolland et ses copains d'outre-Atlantique pour qui il travaille. Dans cette nouvelle version d'Astérix, Jonathan Nossiter prend clairement parti et entend bien faire transpirer son avis à l'écran, par l'intermédiaire de plans suggestifs, de coupures de montage savamment sélectionnées et d'un portrait au vitriol du Wine Maker français.

En ce sens, Mondovino s'annonce comme un film farouchement engagé, dont on pourrait croire, au vu de son caractère excessif, qu'il flirte de temps à autre avec le militantisme. Mais si notre réalisateur, sommelier de formation, semble parfois forcer le trait, il le doit beaucoup à ses prestigieux interlocuteurs qui, assez étrangement, donnent parfois le bâton pour se faire battre, en se laissant aller à des confidences souvent déroutantes voire surréalistes qui les plongent dans le ridicule.

Et c'est peut-être là le véritable tour de force de Jonathan Nossiter, qui est parvenu à s'introduire partout, à gagner la confiance de toutes les stars mondiales du vin et à les prendre gentiment dans sa toile, fut-elle à peine tendue. A coup sûr, il n'en demandait pas tant.

Finalement, c'est cet étonnant cocktail constitué d'une mesure d'Astérix, d'un soupçon de Star Wars et d'une bonne dose de Comédie humaine, qui fait peut-être tout le charme de ce gouleyant Mondovino, qui tire sa complexité de ce savoureux mélange des genres.

Film documentaire franco-américain
de Jonathan Nossiter (2003)
2h15
Date de sortie : 3 novembre 2004

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