A la une du mois de mars 2005

Crémant d'Alsace :
Une place d'honneur dans un monde de Brut

Quel est le vin d'Alsace qui a connu la plus forte progression, non seulement en volume de récolte mais également en vente, ces dix dernières années ? Le riesling, le cépage roi de la région ? Le gewurztraminer, vin de fromage fort, de dessert et d'apéritif ? Le pinot gris, qui attire de plus en plus la clientèle ? Et bien, non, rien de tout cela.

Avec une production qui dépasse les 200 000 hectolitres en 2004 contre 100 000 dans les années 90, le crémant d'Alsace a connu une véritable explosion lors de la dernière décennie et tout porte à croire que cette envolée devrait se poursuivre ces prochaines années.

Bien évidemment, les ventes de crémant d'Alsace suivent cette stupéfiante progression de la production.
A l'heure où la filière alsacienne connaît quelques difficultés avec une chute de 4 % de vente globale en 2004, le crémant d'Alsace apparaît non pas comme une bouée de sauvetage, mais comme un contre-poids salutaire dans un marché qui semble être gagné par une certaine morosité ces dernières années.

Est-ce néanmoins à dire que les viticulteurs alsaciens doivent consacrer la majeure partie de leurs efforts au développement du crémant ? Le débat ne manque déjà pas d'agiter la communauté vigneronne.

Si certains redoutent déjà que cette folie du crémant pourrait à terme nuire à l'image traditionnelle des vins d'Alsace et à leur identité, d'autres assurent au contraire que le crémant peut jouer un rôle d'ambassadeur et constituer à ce titre un formidable produit d'appel pour les rieslings, pinots gris et autres gewurztraminers.

Mais avant de poursuivre cette réflexion et de s'attarder sur les raisons de cet extraordinaire engouement, il paraît à ce niveau nécessaire de resituer les choses dans leur contexte historique et réglementaire.

Rappelons tout d'abord que le terme "crémant" est réservé aux vins effervescents ayant une appellation d'origine contrôlée. En France, sept régions ont droit à cette appellation : la Bourgogne, qui fut la première à obtenir l'agrément le 4 juillet 1975, Limoux, Die, la Loire, le Jura, Le Bordelais et l'Alsace, qui s'est vu octroyer l'appellation le 24 août 1976.

Néanmoins, la production de vins mousseux en Alsace remonte historiquement au début du XXe siècle. Lors de l'exposition universelle de Paris en 1900, Julien Dopff assiste à une démonstration de la méthode champenoise et presque aussitôt à son retour à Riquewihr, il produit ses premiers vins mousseux. Ainsi, en rajoutant du sucre et des levures à des vins tranquilles, il amorce cette fameuse deuxième fermentation qui permet la production de gaz carbonique et la transformation du sucre en alcool. Pionnière dans l'élaboration du crémant en Alsace, la maison Dopff-au-Moulin n'a jamais cessé de croire en ce vin mousseux alsacien et propose toujours aujourd'hui toute une gamme de crémants.

Car, effectivement, il n'existe pas un crémant d'Alsace, mais des crémants d'Alsace.

Sept cépages peuvent être utilisés pour leur élaboration - le pinot blanc (le plus utilisé), le pinot auxerrois, le riesling, le pinot gris, le pinot noir et le chardonnay - et six mentions particulières peuvent accompagner l'appellation "Crémant d'Alsace" :

- La mention "Blanc de blanc" : elle définit des crémants élaborés à partir de cépages à vins blancs (chardonnay, pinot auxerrois, pinot blanc, riesling, pinot gris),

- La mention "Blanc de noir" : les crémants sont alors issus de cépages à vins rouges vinifiés en blancs. En Alsace, le seul cépage autorisé est le pinot noir,

En 1988, 8 millions de bouteilles ont trouvé preneur. Six ans plus tard, les ventes atteignaient 14 millions de bouteilles. En 2000, ce sont 20 millions de bouteilles qui se sont retrouvées sur la table des consommateurs. L'an dernier, on notait encore une progression de plus de 5% des ventes de crémant d'Alsace.

Finalement, en vingt ans, les ventes de crémant d'Alsace ont été multipliées par dix !
Leader sur le marché des crémants avec une bouteille vendue sur deux provenant de la région, l'Alsace ne souffre guère de la concurrence des autres régions productrices de crémant. Reconnu pour son bon rapport qualité/prix, le crémant d'Alsace acquiert, année après année, une notoriété grandissante.

Au dernier Concours international "Effervescents du monde", vingt-quatre médailles d'or ont été décernées. L'Alsace s'y est distinguée avec l'attribution de l'une d'entre elles au Crémant Rosé Brut Baron de Hoen, produit par la cave vinicole de Beblenheim.
- La mention "Brut" : elle désigne un crémant dont la teneur en sucres est inférieur à 15 g/l.

- La mention "Millésimé" : les crémants sont ici élaborés à partir d'un ou plusieurs cépages provenant du même millésime,

- La mention "Rosé" : dans ce cas, le crémant est issu d'un ou plusieurs cépages à vins blancs et coloré par un vin rouge tranquille. En Alsace, le vin servant à la coloration est obligatoirement un pinot noir,

- La mention "Sigillé" : le crémant a dans ce cas été primé par la Confrérie Saint-Etienne.
Tout laisse à penser que les récompenses devraient pleuvoir ces prochaines années, puisque après avoir répondu à la demande quantitative, les producteurs alsaciens semblent davantage se pencher aujourd'hui sur l'aspect qualitatif de leur production, avec pour objectif de briser cette image très tenace de "champagne du pauvre" que le crémant véhicule et qu'ils ont paradoxalement eux-mêmes créée, en partie tout du moins.

Redonner une image positive au crémant : voilà bel et bien le défi à relever aujourd'hui. Car après avoir longtemps joué sur les similitudes entre le champagne et le crémant pour en doper les ventes, les viticulteurs pourraient bien à long terme payer le prix de ce message brouillé. Et si, comme nous l'avons vu, les ventes ne souffrent pas de cette audacieuse comparaison, il paraît néanmoins nécessaire d'effectuer un virage à 180° au niveau de la communication pour assurer l'avenir de la production.

Mais on ne communique pas sur du vent et ce n'est pas simplement en changeant de discours que l'image du crémant évoluera dans un meilleur sens. Les vignerons ont parfaitement pris conscience de cet état de fait et un nombre croissant d'entre eux adoptent aujourd'hui une démarche qualité, en exploitant les terroirs les plus favorables pour donner à leurs crémants un caractère de plus en plus affirmé.

En tirant la qualité par le haut et en offrant une vraie personnalité à leur production, le crémant d'Alsace pourra trouver sa véritable voie et se différencier totalement des autres effervescents.

L'heure n'est pas à l'inquiétude, bien au contraire, mais il s'agira simplement de suivre l'évolution des comportements du consommateur qui, toujours plus attiré par des vins identitaires, saura se détourner des crémants d'Alsace si ceux-ci se complaisent dans leur confortable avance et n'affirment pas plus fort leur typicité.

Pour en savoir plus : à lire, cette excellente étude sur les vins effervescents français (fichier pdf à télécharger)

 

Le 8e art, invité sur les étiquettes de crémant alsacien

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